Essentiel n° 80 - La filière viticole girondine - édition 2026 : chiffres clés et portraits de viticulteurs

En 2025, la Gironde se maintient au premier rang en superficie au niveau national, malgré une baisse continue de sa surface viticole, accélérée depuis 2023 par plusieurs plans d’arrachage, qui vont perdurer en 2026. Les sorties de chai, dépendantes notamment de l’exportation, suivent la même tendance baissière que les surfaces et la production, expliquée par des causes multifactorielles (déconsommation structurelle, conflits, instabilités réglementaires). Pour faire face à cet environnement contraint et ce climat sous tension, certains viticulteurs girondins ont choisi la voie de la diversification.

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Essentiel n°80 Nouvelle-Aquitaine • Viticulture • Juin 2026


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La Gironde : premier département viticole de France malgré la baisse des surfaces

Avec 91 543 hectares de vignes en production en 2025 dont 86 600 ha en AOP, la Gironde est le premier département viticole français, devant l’Hérault (76 500 ha) et l’Aude (59 000 ha), rassemblant 13 % du potentiel national.

Première occupation du sol agricole départemental, avec environ 40 % de la Surface Agricole Utilisée, la vigne est présente, en Gironde, dans près de neuf communes sur dix. Elle couvre quasiment l’intégralité du département, excepté le massif forestier limitrophe aux Landes, le littoral et quelques zones urbaines. Selon les zones d’occupation du sol, la répartition de la superficie viticole est plus dense et dominante dans le Médoc, le Libournais et les Graves, plus étendue et hétérogène dans l’Entre-Deux-Mers, et plus rare dans les Landes girondines et le littoral.

De 1990 à 2005, le foncier viticole girondin s’était accru de près de 20 000 ha, cette hausse avait profité principalement à l’Entre-Deux-Mers (+ 15 000 ha). Depuis 2010, il ne cesse de diminuer et en 15 ans, il a perdu 27 000 ha, soit 23 % de surface en production en moins. Cette baisse constante s’est accélérée depuis 2023. 2025 confirme ce repli avec -9 % (-9 200 ha) en un an. Il s’explique principalement par la mise en place de plans d’arrachage ayant pour objectif d’adapter la production au marché national et à l’export. La surface en production en 2026 devrait encore diminuer.

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Figure 1 - Surfaces viticoles girondines de 2015 à 2025
AnnéeSurface (Mha)
2015 113 645
2016 114 074
2017 114 560
2018 114 615
2019 115 323
2020 114 868
2021 113 544
2022 111 856
2023 109 312
2024 100 737
2025 91 543
Source : Douanes-Déclaration de récolte / Agreste

Les vins rouges : une production fortement impactée

Au cours de la dernière décennie, la production suit en partie l’érosion des surfaces, couplée aux accidents climatiques ou sanitaires, impactant les rendements. Elle reflète également la restructuration qualitative et quantitative opérée au vignoble et la volonté de limiter les rendements, afin d’adapter l’offre à la demande. Sur les dix dernières années, le rendement moyen s’établit à 39,8 hl/ha, (fluctuant dans une fourchette de 31 à 54 hl/ha) contre 46 hl/ha dix ans plus tôt. En 2025, la récolte totale s’établit à 3,2 millions d’hl dont 2,9 millions d’hl de vins AOP, ce qui positionne la Gironde à la première place des départements viticoles français pour la production sous signe de qualité. 83 % des volumes sont réalisés en rouge, contre près de 90 % 10 ans plus tôt. Sur la période, les blancs secs, rosés et crémants ont vu leurs volumes progresser. La coopération en Gironde rassemble 24 caves de vinification et 3 unions, produisant une récolte de 982 000 hl (Données 2024). La part relative de la coopération dans les principales appellations est plus marquée pour l’Entre-Deux-Mers (37 %), en Bordeaux rouge (36 %) ou Bordeaux blanc (38 %) et pour les vins destinés à l’élaboration de Crémant de Bordeaux (79 %).

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Figure 2 - Production viticole girondine de 2015 à 2025
AnneeVin rougeVin Blanc
2015 5,090335 0,581931
2016 5,959369 0,740868
2017 3,235811 0,40245
2018 4,901252 0,632724
2019 4,713844 0,582475
2020 4,429457 0,570812
2021 3,657786 0,470152
2022 3,922738 0,524206
2023 3,623954 0,706748
2024 3,038073 0,608225
2025 2,665535 0,53353
Source : Douanes-Déclaration de récolte / Agreste

Exportations des vins de Bordeaux : une érosion des ventes à l’international affectée par des causes multifactorielles

Une déconsommation structurelle mondiale due aux changements de génération et conjoncturelle liée aux crises économiques ainsi qu’un contexte géopolitique instable conduisent à des marchés atones et une baisse des exportations, pourtant incontournables pour la filière viticole bordelaise. En 2026, le conflit au Moyen-Orient, interrompant le transport maritime et augmentant les coûts de transport constitue un nouvel obstacle.

Selon les Douanes, à fin décembre 2025, avec plus de 1,36 millions d’hl et 2 milliards d’euros sur douze mois, les exportations de vin de Bordeaux reculent en volume de 9 % sur un an et en valeur de 7 %.

Sur l’ensemble des principaux marchés, les expéditions vers l’Asie reculent de 18 % en volume sur un an (- 6 % en valeur), entraînée par la baisse des exportations vers la Chine de 34 % en volume (- 27 % en valeur). En un an, avec 119 milliers d’hl cumulés, la Chine n’est plus la première destination en volume pour les vins de Bordeaux. Les États-Unis la devancent, avec près de 193 milliers d’hl, bien que les expéditions diminuent de 14 % en volume (- 31 % en valeur). Le Canada fait exception avec des exportations augmentant de 12 % en volume (18 % en valeur).

Les exportations à destination de l’Union Européenne baissent également de 9 % en volume et de 2 % en valeur.

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Figure 4 - Exportations de vins de Bordeaux : évolution sur douze mois cumulée en % (janv.2025 à déc 2025/janv.2024 à déc 2024)
VolumeValeur
Ensemble -9 -7
USA -14 -32
Chine -34 -27
Japon -12 -10
Royaume-Uni -5 5
Allemagne -14 10
Belgique -10 -4
Suisse -5 9
Canada 12 18
Source : Douanes

Les sorties de chais : la première mise en marché

Entre 2011 et 2025, les volumes sortis des chais des récoltants et vinificateurs chutent de 43 %, passant de 5,7 millions d’hl à 3,2 millions d’hl. Sur la période considérée, la baisse est majoritairement portée par les volumes en vrac (- 51 %). Si ces derniers pesaient pour 48 % des sorties en 2011, ils ne représentent plus que 42 % des volumes en 2025.

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Figure 3 - Évolution des récoltes et des sorties de chais des AOC bordelaises
AnneeRecolte AOPSorties de chais
2010 5,574878 5,469601
2011 5,484568 5,702404
2012 5,261113 5,561634
2013 3,854458 5,15038
2014 5,362295 4,724954
2015 5,396201 4,829575
2016 6,027988 5,016195
2017 3,517711 4,749306
2018 5,262721 4,010644
2019 5,024791 3,817415
2020 4,560484 4,183949
2021 3,843299 3,980509
2022 4,14041 3,708203
2023 3,888272 3,50897
2024 3,38768 3,246657
2025 2,929254 0
Source : Douanes-CIVB

Le nombre d’établissements viticoles continue de diminuer en 2024 tandis que les effectifs tendent à se stabiliser

En 2024, le secteur viticole girondin compte 42 565 travailleurs, poursuivant la baisse amorcée depuis 2019. Néanmoins, ces effectifs commencent à se stabiliser et le nombre de salariés est en légère hausse par rapport à 2023. Depuis 2019, le nombre de travailleurs viticoles girondins décroît de 15 %, soit une baisse totale de 7 478 salariés et non-salariés.

Le nombre d’établissements viticoles en Gironde continue son déclin en 2024, atteignant 3 000 établissements, soit une baisse de 18 % par rapport à 2019.

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Figure 5 - Nombre de travailleurs viticoles continue de diminuer en 2024
Annéestotal salariés et non salarié
2019 50 043
2020 47 525
2021 43 191
2022 44 618
2023 42 639
2024 42 565
Source : Tableaux de bord de l’emploi - MSA

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Figure 6 - Nombre d’établissements viticoles employeurs en Gironde
AnnéesEtablissements employeurs
2019 3 640
2020 3 500
2021 3 435
2022 3 356
2023 3 160
2024 3 000
Source : Tableaux de bord de l’emploi - MSA

Arrachage : un état des lieux des plans mis en place et de nouveaux arrachages prévus en 2026

Confrontée à une crise sévère, depuis 2023, l’interprofession des vins de Bordeaux et l’État se sont engagés dans la mise en place de plans d’arrachage, afin de :

 réduire le risque sanitaire induit par la flavescence dorée, une maladie de la vigne,

 rééquilibrer l’offre et la demande affectées par de nouvelles préférences de consommation, touchant notamment les vins rouges, production principale des Bordeaux ;

En mai 2026, le bilan des plans d’arrachage aidés des vignes bordelaises (AOP et hors AOP), fait état de 12 284 ha arrachés répartis comme suit :

  • 5 711 ha arrachés dans le cadre du plan d’arrachage sanitaire en mobilisant le volet renaturation (financement de l’État à hauteur de 6 000 €/ha)
  • 2 672 ha arrachés dans le cadre du plan d’arrachage sanitaire en mobilisant le volet diversification (financement CIVB à hauteur de 6 000 €/ha)
  • 3 900 ha arrachés dans le cadre du plan national arrachage Ukraine (financement État à hauteur de 4 000 €/ha).

Pour les 8 383 ha d’arrachages sanitaires, plus de 34 M€ ont été mobilisés par l’État et 16 M€ par le CIVB. Les surfaces en renaturation, financées par l’État, qui constituent la majorité des surfaces arrachées, converties en zones naturelles ou en boisement avec un engagement du demandeur de maintien pendant 20 ans. En revanche, les 2 672 ha en diversification, financées par le CIVB, peuvent être reconverties vers d’autres productions agricoles. En complément des arrachages aidés, des arrachages non aidés ont été réalisés (environ 8 700 ha). La surface totale arrachée de août 2023 à mai 2026 devrait donc s’établir à environ 21 000 ha.

Pour la campagne 2026-2027, les arrachages vont se poursuivre avec une nouvelle aide de l’État de 4 000 €/ha. Ce nouveau dispositif devrait engendrer l’arrachage d’environ 8 000 ha supplémentaires. De plus, le ministère en charge de l’agriculture a obtenu la mobilisation de la réserve de crise européenne en soutien à la filière viticole française afin de financer une aide exceptionnelle à la distillation de crise en 2026.

La diversification : devenir des parcelles arrachées et portraits

L’analyse des données de la PAC 2025 apporte une première lecture, encore partielle, du devenir des parcelles arrachées.

En 2025, le vignoble girondin représente 91 543 ha de vignes dont 68 288 ha déclarés à la PAC en Vigne Raisin de Cuve (VRC), soit 75 % des surfaces. Depuis 2022, année marquant une inflexion des surfaces en VRC, l’évolution des données PAC confirme une transformation importante du vignoble.

Parmi les parcelles déclarées en VRC en 2022, la présente étude porte sur le panel des parcelles qui, en 2025, ne sont plus déclarées en VRC mais disposent d’une nouvelle destination culturelle identifiable dans les données PAC. La représentativité de ce panel est de 11,6 %, correspondant à une surface analysée de 4 714 ha.

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Figure 7 - Devenir des hectares de vignes reconverties (2022-2025)
DestinationSurface reconvertie ha en 2025
Jachère 1 917,45
Prairie 1 742,21
SNE 419,13
Autres surfaces enherbées éligibles (bandes enherbées. bandes tampons. miscanthus…) 61,23
Diversification cultivée 574,31

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Figure 7bis - Zoom sur la diversification cultivée (574,31 ha)
Destinationsurface reconverties ha 2025
Fourrage 129,04
Céréales 279,75
Oléagineux 91,70
Maraîchage et légumes d'industrie 17,21
Arboriculture 45,78
PPAM 10,83

Les surfaces enherbées dominent très largement. Elles représentent l’immense majorité des surfaces (88 %).

Les parcelles sont majoritairement mises en jachères, en prairies temporaires ou en Surfaces Non Exploitées (SNE). À elles seules, elles représentent environ 83 % des surfaces reconverties.

Les projets de diversification, bien que réduits en surface, sont déjà visibles :

  • 371 ha (8 %) sont convertis en grandes cultures (blé tendre, maïs, tournesol, sorgho, triticale d’hiver et orge en majorité).
  • 224 ha sont convertis en fourrage (luzerne, trèfle, féverole d’hiver, soja, …).
  • 44 ha en arboriculture et PPAM : olivier, verger, kiwi, plantes aromatiques et plantes médicinales.
  • 17 ha en maraîchage et fruits et légumes de plein champ : asperges, rhubarbe, maraîchage diversifié, betterave, pomme de terre, lentilles et potiron, citrouille.

À ce stade, la diversification observée demeure très limitée en termes de surface. Une analyse complémentaire permettrait toutefois d’affiner les résultats obtenus, notamment à travers une approche à l’échelle des exploitations, intégrant les évolutions d’assolement et le devenir des exploitations ayant procédé à l’arrachage de parcelles de vigne.

En 2025, 53,5 % des parcelles déclarées en VRC en 2022 sont toujours déclarées en vigne. À l’inverse, 11,6 % restent déclarées à la PAC mais ne relèvent plus de la catégorie VRC, soit 11 952 ha. Au sein de cet ensemble, 4 714 ha n’ont pas fait l’objet d’un changement de numéro de parcelle à la suite d’une modification d’assolement de l’exploitation, permettant ainsi d’identifier de façon fiable leur nouvelle affectation culturelle. Enfin, 34,9 % des parcelles ne sont plus déclarées à la PAC en 2025.

À l’occasion du forum de diversification organisé par la Chambre d’agriculture de Gironde le 30 mars 2026 à Bourg, la parole a été donnée à 4 viticulteurs du département. Leur réflexion à l’échelle de leur exploitation éclaire et rassure face à la crise. Retrouvez l’ensemble des portraits sur le web de la DRAAF.

Les 4 portraits de viticulteurs

Renaud LADEPECHE
LUGON ET L’ILE DU CARNAY
🫒 Oliviers 🐔 Poules pondeuses 🍎 Fruitiers

Viticulteur depuis 2004, aujourd’hui coopérateur, Renaud n’a pas choisi la voie de la monotonie. Après avoir dû arracher 10 hectares de vignes et réduit progressivement ses surfaces, il conserve aujourd’hui 17 hectares valorisés en cave coopérative, mais surtout, il décide de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier...sauf peut-être ceux de ses poules.

Depuis six ans, il s’engage dans une diversification bien pensée, en commençant par la plantation de fruitiers, désormais valorisés à 100 % en transformation dans un système agroforestier. Dans la foulée, et avec le soutien d’aides à la diversification, il se lance dans un projet qui le passionne : l’olivier. 3 ha sont plantés en 2024 (entièrement mécanisés, pour un coût d’environ 16 000 €), avec une première récolte attendue en 2028, parce que oui, l’olive est patiente, et Renaud aussi.

Enfin, dans une certaine mesure. En parallèle, pour assurer une trésorerie plus immédiate, il développe un atelier de poules pondeuses. Parti de rien, 60 poules ont rejoint les rangs...de ses vignes ! Il vise les 240 à terme, avec une commercialisation en direct pour maximiser la valeur ajoutée, les poulaillers mobiles trouvent naturellement leur place dans les vignes, apportant une touche de vie, quelques œufs au passage, 1 350 œufs par mois tout de même, de quoi fournir quelques ménages sans prendre de SAU.

Patience et prudence donc.

Le projet oléicole, lui, est sécurisé par un contrat de rachat exclusif de l’huile sur 15 ans, avec une perspective d’évolution vers davantage d’autonomie selon les volumes produits. Également pragmatique, Renaud dimensionne son projet en s’appuyant sur des références de coûts parmi les plus bas en France, avec un objectif à terme de 6 hectares d’oliviers.

Avec un terrain de jeu de 37 hectares de SAU, dont 32 ha en vigne en 2020, la vigne passe le flambeau pour occuper 17 ha en 2026 et l’exploitation continue d’évoluer : certains projets anciens sont réajustés, d’autres prennent forme. Renaud n’est d’ailleurs pas seul dans cette aventure : conseillé à ses débuts par un technicien de l’ADAR qui lui a soufflé qu’il existait une vie après certaines vignes capricieuses, il s’est également entouré d’une entreprise privée pour ses choix techniques en oliveraie.

Toujours en mouvement sans perdre le Nord, il a également récupéré un chai familial pour y installer un point de vente. À plus long terme, il imagine un lieu partagé avec d’autres producteurs, notamment des maraîchers, où il pourra un jour vendre sa propre huile d’olive, une fois son contrat actuel honoré.

Entre vignes, oliviers, fruitiers et poules, Renaud orchestre un véritable grand écart agricole, jonglant habilement entre court terme (les œufs, pour des revenus rapides) et long terme (les oliviers, pour construire l’avenir). Un équilibre subtil... et une exploitation qui ne manque décidément pas de caractère.

Arnaud COURJAUD et Angélique LALANDE
VAL DE LIVENNE
🌿 Asperges 🐔 Volailles 🐄 Bovins 🌾 Céréales

Arnaud Courjaud arrive avec 30 minutes de retard, il est actuellement en pleine récolte d’asperges. Viticulteur installé en 2006 sur une parcelle de 26 hectares, il nous raconte qu’il s’inscrit d’abord dans une logique d’agrandissement typique de son époque. L’exploitation s’étend progressivement : 77 hectares en 2020, puis jusqu’à 130 hectares à son apogée. En parallèle, son père gère 180 hectares avec un atelier lait et transformation, mais la partie viande peine à être rentable.

L’année 2018 marque un tournant. Les résultats du vignoble bordelais plongent dans le rouge. Un mauvais jeu de mot. La crise est brutale. « On est foutu », confie-t-il en repensant à cette période. Dans ce contexte difficile, Arnaud et sa compagne étudient leurs options et après un tour de leurs parcelles, décident de se lancer dans l’asperges. En 2019, il arrachent des vignes et implantent 20 hectares d’asperges dans des parcelles sur sable noir. Cette vivace produit vite et reste longtemps, parfois plus de 15 ans.

Le couple engage ensuite une véritable diversification : asperges, poulets élevés en plein air, poules pondeuses, céréales et légumes. L’objectif est clair : générer du revenu à court terme pour faire face aux tensions de trésorerie. Ce changement de cap bouleverse leur quotidien. « L’asperge, c’est comme deux vendanges », explique Arnaud. Le rythme évolue, mais progressivement, ils trouvent leur organisation et gagnent en confiance.

Lors d’un premier plan d’arrachage, 20 hectares de vignes ainsi que quelques hectares de prairie sont convertis en aspergeraies. Huit ans après les premières plantations, l’asperge : verte, violette et blanche, est toujours un pilier de leur stratégie. En parallèle, Arnaud doit aussi envisager la reprise de l’atelier bovin viande Limousine de son père.

Pour sécuriser leur activité, ils structurent leur approche. Les contrats d’asperges se négocient un an à l’avance et trouvent une meilleure valorisation sur les marchés nationaux, notamment sous IGP du Blayais. Pourtant, la crise viticole persiste. En 2023, ils prennent une nouvelle décision : arracher 25 hectares supplémentaires. Au total, en trois ans, 100 hectares sont supprimés pour n’en conserver que 60.

Ces transformations s’accompagnent d’importants investissements : environ 20 000 € par hectare pour une aspergeraie optimisée, avec irrigation pour garantir les rendements, et 100 000 € pour une chambre froide. Les démarches bancaires s’étalent sur plus d’un an.

L’organisation du travail devient un enjeu central. La main-d’œuvre pour l’asperge est difficile à trouver au quotidien. Les saisonniers, souvent roumains, marocains ou retraités, nécessitent des solutions d’accueil. L’achat d’une maison pour les loger permet de les fidéliser et de stabiliser l’activité.

Côté élevage, le couple avance prudemment. Se lancer directement dans une structure lourde étant trop risqué, ils optent pour des poulaillers mobiles, déplacés chaque semaine. Cette approche souple correspond à leur phase de transition. Elle a aussi du sens agronomique : les poules participent au désherbage et à la vie des sols.

Chaque décision repose sur une analyse fine : potentiel des parcelles, opportunités de marché, capacité d’organisation et, surtout, envie de travailler. La vente directe, notamment pour les poulets et des œufs et des asperges du Blayais, crée du lien avec les clients et apporte une dynamique humaine essentielle.

Arnaud insiste sur l’équilibre à trouver entre court, moyen et long terme : assurer de la trésorerie, disposer des bons outils, sécuriser la main-d’œuvre et honorer les engagements financiers et familiaux. Une aspergeraie met deux ans à produire : il faut anticiper, programmer, mais aussi savoir se lancer.

Habitué au collectif, Arnaud a été président d’une CUMA de plus de 200 adhérents. Aujourd’hui, il privilégie des structures à taille humaine, plus adaptées à ses nouveaux choix. Ce qui le freine encore, c’est le manque de perspectives sur certains marchés, malgré un fort potentiel local. Pour des productions comme l’asperge, il identifie un enjeu clé : développer les débouchés locaux, notamment via la restauration collective. Cela permettrait d’assurer des volumes, de stabiliser les revenus et de renforcer les dynamiques territoriales.

Entre viticulture, asperges, élevage bovin, volailles, production de foin, vente directe et contractualisation, l’exploitation d’Arnaud et Angélique illustre une agriculture en transition, où la diversification, l’anticipation et le collectif deviennent des leviers essentiels pour construire l’avenir.

En parallèle, cette diversité agricole nous concerne directement : elle se retrouve dans nos assiettes. Car au-delà des choix de production, c’est bien notre alimentation qui est en jeu. En matière de restauration collective, des avancées existent déjà : les Programmes Alimentaires Territoriaux (PAT) structurent progressivement les filières locales, avec des milliers de cantines scolaires engagées : plus de 8 800 identifiées en Nouvelle-Aquitaine, dont près de 4 600 ayant déjà déclaré leurs pratiques. Une dynamique encourageante, mais encore en construction, pour relier durablement agriculture et alimentation.

Cécile DE TAFFIN
SAINT-ANDRÉ-DE-CUBZAC
🥝 Kiwi 🏡 Œnotourisme

Lorsque Cécile et son mari Thierry reprennent le Château l’Insoumise en 2007, ils s’engagent dans une aventure viticole à deux. Œnologues de formation, issus de familles agricoles, ils acquièrent alors une propriété d’environ 25 hectares sur les coteaux de la Dordogne. Très tôt, le couple choisit de ne pas dépendre exclusivement de la production viticole et développe une activité d’œnotourisme autour du domaine : gîte, accueil à la propriété, dégustations et séminaires viennent progressivement compléter l’activité agricole.

Aujourd’hui, l’exploitation compte 17 hectares de vigne, un hectare de kiwi et un salarié permanent en plus du couple. Derrière les rangs de vignes, une autre culture commence en effet à dessiner le paysage. Une liane, elle aussi. Le kiwi. L’idée n’est pas née d’un coup de tête. Après avoir étudié plusieurs productions possibles, le couple s’oriente vers le kiwi vert. Un choix qui leur paraît cohérent avec leur parcours : comme la vigne, le kiwi est une culture palissée, conduite sur des structures aériennes, avec des stades de développement de la plante qui leur semblent techniquement accessibles.

L’analyse du marché finit de les convaincre. En Nouvelle-Aquitaine, bassin historique de production du kiwi, les perspectives apparaissent solides et la demande dynamique. Une question majeure reste toutefois en suspens : l’eau. Contrairement à la vigne, le kiwi nécessite une irrigation régulière. Une partie des parcelles envisagées étant située à proximité immédiate de la Dordogne, il leur faut d’abord vérifier la faisabilité réglementaire du projet. Ont-ils le droit de prélever dans le fleuve ? Ce point déterminant sera finalement levé avec la Direction départementale des territoires et de la mer de Gironde nous dit Cécile, ouvrant la voie à la reconversion.

Le choix des parcelles à arracher s’effectue ensuite selon des critères agronomiques précis : sols profonds, fertiles, bien drainés (pour éviter les phénomènes d’asphyxie racinaire que connaît le Kiwi actuellement), bonne exposition et disponibilité de la ressource en eau.

Une fois ces décisions prises, un autre obstacle se dresse : le financement. Car si le kiwi représente une opportunité de diversification, il constitue également un investissement particulièrement lourd. L’installation d’un hectare nécessite près de 70 000 euros pour la préparation du terrain, les poteaux, les systèmes de palissage, les filets et les brise-vents, sans compter l’irrigation. À cela s’ajoute un temps long de retour sur investissement : les premières productions significatives n’interviennent qu’au bout de trois ans, pour un rendement moyen estimé à 20 tonnes par hectare.

Pour rendre le projet viable, le couple doit négocier avec les banques un prêt sur quinze ans avec différé de remboursement. Face à ces contraintes, Cécile et Thierry font un choix stratégique : ne pas intégrer une coopérative. Les conditions de collecte, impliquant la récupération de l’intégralité de la production, correspondent peu à leur vision du projet. Ils privilégient donc une commercialisation en circuit court et une valorisation au château, permettant notamment de trouver des débouchés pour les fruits déclassés qui oscillent entre 4 et 15 %.

L’année 2026 marque une nouvelle étape avec l’installation des poteaux destinés aux futures plantations. Le projet bénéficie d’aides à la production liées aux aléas climatiques ainsi que du soutien du Conseil régional. L’objectif est désormais clairement affiché : atteindre trois hectares de kiwi à moyen terme.

Au Château l’Insoumise, la diversification ne remplace pas la vigne. Elle vient compléter un modèle déjà engagé dans l’ouverture et la recherche de nouvelles sources de revenus. Entre viticulture, œnotourisme, accueil à la propriété et production fruitière, le couple construit progressivement une exploitation plus résiliente, où chaque activité contribue à sécuriser l’équilibre économique de l’ensemble. Une manière d’écrire la suite de l’histoire du domaine sans tourner le dos à ses racines viticoles.

Vincent BOUSSEAU
SAINT-LAURENT-D’ARCE
🫙 Vinaigre 🏡 Œnotourisme 🌿 Luzerne

Au Château de l’Hurbe, la diversification ne s’est pas invitée dans les champs. Elle est née dans les chais. Exploitée par la même famille depuis quatre générations, la propriété s’étendait historiquement sur 36 hectares de vigne complétés par quelques surfaces de luzerne. Comme beaucoup de viticulteurs girondins, Vincent Bousseau a vu évoluer les marchés, les habitudes de consommation et les équilibres économiques de la filière. Plutôt que de chercher une nouvelle culture, il choisit de donner une seconde vie aux vignes.

L’idée germe au lendemain de la crise sanitaire. Une rencontre avec un artisan vinaigrier lui fait découvrir un univers où les règles de fabrication sont presque l’exact opposé de celles de la vinification. Là où le vin cherche à se protéger de l’oxygène, le vinaigre en a besoin pour se construire.

En 2021, Vincent saisit une opportunité et décide de convertir six barriques de vin en vinaigriers. Le principe est simple en apparence, mais demande du temps : il faut compter près de deux années d’élevage pour obtenir un vinaigre mature. Les vins sélectionnés sont des vins fruités, sans ajout de soufre, issus principalement de Merlot et de Malbec.

Les investissements de départ restent modestes comparés à d’autres projets de diversification : environ 2 000 euros de matériel et 6 000 euros de stock immobilisé. Les démarches administratives se révèlent plutôt simples. Il faut notamment obtenir la modification du code douanier de l’exploitation afin de passer d’une activité relevant du vin à une activité relevant du vinaigre.

Peu à peu, la gamme se construit sous le nom évocateur de « La Face Cachée de l’Hurbe ». Aux côtés du vinaigre de vin traditionnel apparaissent des recettes aromatisées à la framboise, à l’ail noir ou encore à l’oignon violet. Une production originale qui permet au domaine de se différencier tout en valorisant son savoir-faire viticole.

Aujourd’hui, six barriques permettent de produire environ 840 litres de vinaigre par an, soit près de 1 500 bouteilles commercialisées. Rapportée à l’exploitation, cette activité mobilise l’équivalent de seulement 30 ares de vigne mais génère une forte valeur ajoutée. Les vinaigres sont vendus autour de 30 euros le litre et jusqu’à 36 euros le litre pour les références aromatisées.

Pour assurer leur commercialisation, Vincent a multiplié les débouchés. Les produits sont distribués dans plusieurs magasins de producteurs, y compris au-delà de la Nouvelle-Aquitaine, et sont également proposés directement au château. Cette vente directe s’inscrit dans une stratégie plus large d’ouverture vers le public.

Car au Château de l’Hurbe, la diversification ne se limite pas au vinaigre. L’exploitation développe depuis plusieurs années une activité d’œnotourisme comprenant un gîte de six personnes, l’accueil de visiteurs au domaine et une boutique dont le panier moyen atteint environ 80 euros. La location de places de stationnement pour les visiteurs vient compléter cet ensemble d’activités tournées vers la découverte du territoire, du patrimoine local et des produits du terroir.

Parallèlement, l’exploitation poursuit son évolution agricole. Les surfaces de luzerne, aujourd’hui largement majoritaires au sein de la SAU, bénéficient des aides de la PAC et devraient encore progresser dans les prochaines années, avec un objectif de 55 hectares à terme. Pour la main-d’œuvre, la famille s’appuie ponctuellement sur le service de remplacement afin de faire face aux besoins de l’exploitation.

Contrairement à de nombreux projets de diversification agricole, la production de vinaigre n’a bénéficié d’aucune aide spécifique. Pourtant, elle illustre une autre manière d’adapter son exploitation : non pas en remplaçant la vigne, mais en repensant les usages du vin lui-même et transformer une contrainte en opportunité.

Méthodologie

La filière retenue dans cette étude est la viticulture, c’est-à-dire la culture et l’exploitation de la vigne. Les données sur le nombre d’établissements et d’actifs viticoles proviennent des tableaux de bord de l’emploi de la Mutualité sociale agricole.

Ces tableaux comptabilisent les salariés et non-salariés agricoles relevant du régime de la MSA. Le champ statistique de ces tableaux concerne uniquement les exploitants affiliés au régime agricole, donc ceux dont l’exploitation procure une activité au moins égale à l’activité minimale d’assujettissement. Les salariés des coopératives d’utilisation de matériel agricole (CUMA) et des entreprises de travaux agricoles (ETA) ne sont pas inclus.

Pour en savoir plus

• Accéder à nos publications sur le site national :
https://agreste.agriculture.gouv.fr/agreste-web/

• Accéder à nos publications sur le site régional :
https://draaf.nouvelle-aquitaine.agriculture.gouv.fr/publications-r217.html

• Mémento Emploi – Édition 2025 :
https://draaf.nouvelle-aquitaine.agriculture.gouv.fr/memento-emploi-edition-2025-a3694.html


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